Attention, œuvres d'art

Regarder, mais pas toucher...

Jamais montrées au grand public, des Bugatti parmi les plus chères du monde attirent la foule à l’Autoworld de Bruxelles. Elles suscitent curiosité, passion, envie et amènent aussi à se poser une question : en quoi ce luxe-là est-il si exceptionnellement différent?

Rangées en arc de cercle dans la pénombre, les Bugatti “historiques” accueillent les visiteurs à l’entrée du grand vaisseau. Une sélection pointue de chefs-d’œuvre techniques de leur époque, pratiquement un demi-siècle de génie automobile. A gauche, une demi-douzaine de voitures rares, commençant par la Bugatti Type 43 de 1929 avec laquelle le roi Léopold III était allé rendre visite à sa future épouse Astrid en Suède. A droite, cinq voitures de course exceptionnelles, variantes de la légendaire Type 35. Celles-ci sont “dans leur jus” avec poussières, taches de goudron et traces d’usure, selon le vœu de leur propriétaire collectionneur qui tient à l’anonymat. 

Bernard Van Bellingen, Brand Manager Bugatti Brussels: “Nous ne parlons jamais d’argent aux clients, ils savent très bien dans quel monde ils pénètrent.”

On les dirait sorties de Star Wars

Au centre du croissant d’acier poli, leurs rarissimes cousines ultramodernes, porteuses du même logo ovale de la marque de légende d’Ettore Bugatti et de son fils Jean. Les trois grands chapitres de l’histoire de cette lignée d’exception sont donc présents: celui des créateurs; la période Romano Artioli et la EB 110 Centodieci; les hypercars enfin, conçues selon les 4 impératifs de Ferdinand Piëch à la reprise de la marque par le groupe Volkswagen, à la fin des années nonante: “Il avait dit : La voiture doit avoir plus de 1000 chevaux, atteindre 400 km/h, pouvoir rouler en ville comme sur circuit et coûter plus de 1 million d’euros…” rappelle Bernard Van Bellingen, le Brand Manager de Bugatti Brussels. Il me fait la visite avec Leo Van Hoorick, conservateur du Musée Autoworld; deux passionnés que les automobiles d’exception fascinent depuis leur plus jeune âge.   

Les hypersportives Bugatti contemporaines avec leurs noms de grands pilotes, Veyron et Chiron, sont un choc visuel. Regarder, ne pas toucher! Des silhouettes basses et fluides qui semblent sorties d’un préquel de Star Wars: une autre ère de la technologie, une ré-évolution, aussi radicalement différente que la conquête de l’espace par les Terriens l’est de la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh, en 1927. 

On est dans un autre monde. Rien n’est comparable – sauf le logo – et pourtant, un fil rouge relie les modernes aux anciennes. Ce fil est discrètement visible sur “La Voiture Noire”(1500 CV, 420 km/h, 0-100 en 2,4 sec). Réalisé sur base de la Chiron, ce coupé  s’inspire de la voiture personnelle de Jean Bugatti, son coupé 57C Atlantic noir. Les signatures qui relient les deux sont deux petites lucarnes arrière, les six échappements et surtout, la “couture” dorsale appliquée sur la carrosserie, comme en 1936. A l’époque, cette arête centrale n’était pas une astuce design, elle était indispensable pour riveter ensemble deux demi-carrosseries en Elektron, un alliage d’aluminium et de magnésium impossible à souder. Il n’existait que quatre exemplaires du coupé Atlantic et celui de Jean Bugatti a disparu mystérieusement en 1940. Si on le retrouvait aujourd’hui, sa valeur estimée atteindrait, dit-on,100 millions d’euros. Soit six fois le prix (16 millions) auquel a été vendu le coupé actuel à un amateur européen anonyme.

– Mais nous ne parlons jamais de prix à nos clients! Ils savent très bien dans quel monde ils entrent… Plutôt que de parler de luxe monnayé à coups de millions, Bernard Van Bellingen privilégie la comparaison avec les œuvres d’art, créations si recherchées qu’elles n’ont littéralement pas de prix. Comme un Van Gogh: – A ce niveau-là, au sommet de la pyramide du luxe, les Bugatti, anciennes ou nouvelles, sont de véritables investissements: des valeurs sûres et durables, bien moins volatiles que la Bourse. Elles ne sont ni du luxe, ni du bling-bling, elles sont bâties sur 3 piliers solides, l’art, la forme, la technique. Et en tous points dignes de l’adage d’Ettore, le fondateur, qui disait “Rien n’est trop beau, rien n’est trop cher…”  

La "Voiture noire" revisitée, avec ses 6 échappements

Chaque collectionneur rêve de trouver son Graal

On ne parle donc pas vraiment d’argent. Nuance: on parle de valeur. L’hyperinflation tant redoutée menacerait donc moins la cote des hypercars et des classiques que celle des châteaux énergivores? 

– La cote des Bugatti, en tout cas, ne baisse pas, dit Leo Van Hoorick, ce qui n’est pas le cas de toutes les voitures de sport classiques. La Jaguar XK 120, par exemple, avait connu une véritable flambée, qui s’est calmée depuis. Les clubs Bugatti sont très actifs, les amateurs conservent leurs voitures, elles restent dans les familles et, qu’il s’agisse d’anciennes ou de modernes, le rêve de tout collectionneur, sa quête du Graal, est de trouver la voiture qui sera la pièce maîtresse de sa collection. 

Bien sûr, comme dans le marché de l’art et toute activité spéculative en général, mieux vaut se renseigner. Les voitures, de tout temps, ont été bricolées, customisées, optimisées. Alors, originale à 100%, 70 %, voire moins ou copie… à 100%? Passionné depuis l’adolescence, Leo Van Hoorick sait les combines aussi éternelles que l’âme humaine. 

– En Angleterre, aux débuts du Veteran Car Club, on admettait une voiture comme authentiquement ancienne si elle possédait 30% de pièces originales. Bien entendu, certains en ont profité pour faire deux, voire trois voitures d’une seule et il y a sans doute aujourd’hui plus de Bugatti Type 35 que l’usine n’en a jamais construites… Sans compter qu’une usine argentine en produit des copies, sous la marque Pur Sang! Pas facile de s’y retrouver. Dans un concours automobile, j’ai croisé un collectionneur qui présentait une réplique intégrale du fameux Coupé Esders de Jean Bugatti. Il expliquait qu’il projette de faire une copie de chacune des sept Royale jamais construites et qui sont parmi les voitures les plus rares du monde. 

Une copie ne vaudra jamais l’original, dit-on. Malgré cela, certains s’entêtent; on a même vu un Chinois entamer la construction d’une réplique… du Titanic. Très réussie: le projet semble avoir fait naufrage comme l’autre. Allez, on ne peut pas tout avoir et ça, c’est sûr. Stève Polus

Une version plus longue de cet article paraît dans ID-Mag

Léopold III avec le Prince Alexandre
Léopold III avec le Prince Alexandre dans sa Baby Bugatti
Leo Van Hoorick
Leo Van Hoorick, passionné d’automobiles d’exception depuis ses plus jeunes années, a la chance de vivre au milieu d’elles.