L’Algarve ne s’arrête pas aux plages, loin de là. A 25 km à vol d’oiseau de Faro, sa capitale régionale, on découvre pas loin de Loulé un tout autre paysage, avec des gens très différents et accueillants.

C’est le Barrocal, un pays de collines sèches, de garrigue et de petits arbres toujours verts. Ses ondulations sont piquetées de maisons blanches, aux fenêtres souvent rehaussées de couleurs pétantes. Bleu, orange, jaune, bordeaux, vert pomme. Des bougainvillées rouge ardent, des jacarandas mauves escaladent des pans de mur parfois jusqu’aux tuiles romaines et aux cheminées maures, ouvragées comme de la dentelle. Partout, le paysage est quadrillé de murets de pierre grise, déchiquetée, qui délimitent les champs cultivables, blé, oliviers, un peu de vigne, de figuiers, d’amandiers, de caroubiers et d’orangers. Ils témoignent du labeur des hommes contraints partout d’extraire les roches de la terre. Ce travail-là ne semble jamais devoir s’arrêter, on dirait que les pierres n’en finissent pas de grimper des profondeurs vers le sol durci par le soleil. Quand les murets devenus trop hauts n’absorberaient plus les cailloux, au risque d’en faire des murs de prison, on en fait des petits tas et on cultive en tournant autour. Les roches, par ici, faut vivre avec, comme avec le vent qui peut être méchant, le soleil qui l’est aussi et la pluie, qui se fait parfois attendre longtemps. Si elle est là en suffisance, en hiver et au printemps, les récoltes généreuses font oublier que ce pays peut être dur.

Fatalement, par une sorte de mimétisme, ses habitants en ont acquis un petit quelque chose de rocailleux dans l’abord, sans être fermés pour autant. Plutôt accueillants et aimables, en fait : juste un peu “rough” comme disent les Anglais, historiquement les premiers à avoir choisi la région pour leur retraite. Ils sont nombreux dans le coin et dès lors, tous les jeunes y parlent un peu anglais, ça facilite les échanges pour beaucoup d’étrangers. Les touristes qui y viennent sont des amateurs de nature et de calme, fuyant pour quelques heures ou quelques jours l’affluence de l’Algarve des plages et les bouchons de la RN 125. Ici, en pleine campagne, sur la Via Algarviana, on croise beaucoup de coureurs cyclistes qui se forgent des mollets de grimpeurs au long de pentes plutôt raides, en plein cagnard. Chapeau, les gars. On se rend mieux compte de leur effort quand on monte au sommet de Salir, jusqu’à l’église qui mérite plus une halte que les ruines de son château. De là-haut, la vue plonge jusqu’au fond d’une vallée qui se perd dans une brume de chaleur. Les touristes moins sportifs n’en apprécient que plus la fraîcheur des lieux arborés et arrosés par des sources, comme le joli patelin d’Alte ou la Fonte de Benemola. Des endroits qui ménagent une halte bienvenue et n’attirent pas trop la foule comme Rocha da Pena.

Vous ne vous arrêteriez pas là et vous auriez tort

Cette région cache des secrets plus préservés encore, dont rien dans l’apparence ne trahit l’originalité, réelle. Tenez, Nave do Barão par exemple. C’est plus un hameau qu’un village, quelque part entre Benafim (un nom d’origine maure, il y en a pas mal par ici) et Salir. On ne peut pas se tromper, il n’y a qu’une route, la M 1184 qui part de Nave das Sobreiras – Montes de Cima ou qui vient, dans l’autre sens, de la grand-route de Salir à Loulé. A chaque bout, un panneau indique “Tourisme rural”. La route s’étire à flanc de colline, bordant une belle vallée cultivée, toute plate. Du côté Salir, un panneau indique une source, la Fonte da Lagoa da Nave; on espère voir un lac, il est en vacances jusqu’aux pluies d’hiver et de printemps.  A l’autre bout, un château d’eau est déjà plus concret. Au milieu, la route devient grand-rue, bordée d’une petite centaine de maisons, guère plus. Certaines coquettes, d’autres, pas bien riches, mais la plupart soigneusement repeintes chaque année. C’est Nave do Barão, autrefois dit-on propriété d’un Barão, un baron. Allez, ce n’est peut-être qu’un bobard, mais il autorise les habitants à s’appeler Os Barões, les Barons…

La "Casa da Tita", une ancienne ferme reconvertie en guesthouse de charme.

Quand la Nave est une véritable Arche

Comment traduire ici Nave, qui ne signifie sûrement pas navire, comme le suggère le dictionnaire ? Il faudra que j’aille le demander à Miguel Guerreiro, à son père Joaquim et à sa mère Elisabete. Cette famille, qui a ici ses racines depuis des générations, y a transformé en guesthouse de charme la ferme héritée de leur vieille tante Maria. Baptisée sobrement “Casa da Tita” – la Maison de la Tante – ce n’est pas seulement une maison mais plusieurs corps de bâtiment. Cellier, grange, abri des ânes, cuisine ancienne et même citerne sont devenus des appartements confortables et climatisés. Joliment décorés par Elisabete et entretenus nickel par leur fidèle amie Dina, ils gardent le cachet de l’ancien, unifiés par les typiques carrelages de terre cuite de Santa Catarina présents partout, dedans comme dehors. La plus grande des salles, autrefois entrepôt de fruits secs et d’olives, abrite salon et tables du petit déjeuner, orchestré par Miguel et son père avec toute la variété possible des gourmandises locales. Sur la terrasse, fauteuils et chaises longues accueillent les hôtes pour une après-midi ou un apéro autour d’une grande piscine à débordement et hydromassage intégré. Rien de très particulier, peut-être, c’est ce qu’offrent les meilleurs gîtes… mais l’authenticité réelle du lieu et de ses habitants fait la différence.

Nourrir ses racines, jour après jour

Les parents Guerreiro, en fait, sont un couple d’enseignants de Lisbonne qui ont aidé leur fils Miguel à créer sa Casa da Tita et à en faire un centre de tourisme rural, guidés par la volonté de raviver des traditions et valeurs qui risquaient de disparaître. C’est la même histoire qu’on vit un peu partout : une communauté villageoise qui vieillit, des jeunes que le manque de travail sur place force à partir, un mode de vie qui évolue rapidement, un passé qui meurt au fond d’un sac plastique gardé on ne sait plus pourquoi et qu’on finit par jeter…

Joaquim, le père, atypique et passionné, a refusé cela. Il connaît tout de “son” Nave do Barão, est incollable sur sa culture, ses traditions, sa flore, sa faune, jusqu’à une espèce particulière de serpent… à pattes, qui n’est pas un lézard et qui ne vit que dans les collines d’ici. Il peut vous apprendre les secrets des plantes aromatiques comme les tours de main des vignerons ; avec Miguel, il anime des groupes avec lesquels, selon la saison et le temps, on part en balade, on récolte des fruits, on bague des oiseaux sauvages, on apprend la permaculture, on visite des caves de producteurs locaux. Il ne s’est pas contenté de créer un concours annuel des vins de production artisanale qui commence à se faire connaître, il a été aussi l’infatigable animateur de l’association locale “Os Barões”  qui organise de spectaculaires fêtes à la belle saison. Les jeunes des environs viennent marcher sur les braises pendant que les aînés font des barbecues de sardines.

Toute l’histoire humaine, les traditions, les valeurs d’une petite communauté dans ce livre qui est un étonnant instrument de cohésion sociale.

Joaquim a été encore plus loin pour revivifier la cohésion des gens de Nave do Barão, en les emmenant tous, pour les 25 ans de Os Barões, dans l’aventure collective d’un grand et beau livre sur leur mémoire et leur identité : 250 pages qui couvrent tous les aspects de la vie du village et de ses traditions, avec les photos des habitants, hommes, femmes et enfants. Bien des grandes villes seraient fières d’être l’objet d’un beau livre comme celui-là. Combien en seraient capables ? Parfois, il vaut mieux être petit pour penser et écrire grand, comme dans la préface du livre des Barões, “A minha terra e tão grande como outra terra qualquer”, ma terre est aussi grande que n’importe quelle autre. Small is beautiful. S.P. 

Photos Luc Teper, Stève Polus, Barbara Polus et Casa da Tita

www.casadatita.pt