En visite

Une vie faite à la main

Un architecte qui est aussi artiste, designer, concepteur de bateaux, de voitures ou de vélos, par quelque côté qu’on l’aborde, on sera toujours surpris. Tant mieux.  

Photos © Mireille Roobaert

Dans l’entrée de sa maison comme dans les vitrines de son bureau, des feuilles crème de carnet à dessins s’exposent, alignées l’une derrière l’autre. Croquis à l’encre noire pour la plupart, parfois rehaussés de couleur comme des esquisses de tableaux en devenir. Il y a de tout, des maisons, des paysages, des détails de construction, des verres et des assiettes, des poissons, des dizaines de silhouettes fuselées de bateaux, de vélos, de voitures.

Les annotations ne sont pas griffonnées, jetées au hasard sur une nappe de restaurant mais bien en petites capitales précises, faites pour être relues. Aucun ordre apparent dans la séquence de ces croquis, comme un “storyboard” racontant visuellement le scénario d’un film. Pourtant, un fil rouge relie tout ce qu’on voit dans son environnement, les maquettes d’architecture, de voiliers et d’objets industriels sur des étagères, un surprenant vélo au cadre de bois lamellé-collé poli posé contre un mur, des tables basses faites d’un rien, des zelliges collés sur des parpaings: tout chez Pierre Lallemand raconte le compagnonnage de la main et de l’imagination. Dans son living, les fauteuils de cuir rescapés de sa première voiture, une Lancia Fulvia 1966, font face à deux monumentaux cylindres de pierre… qui sont des enceintes haute fidélité. Il a conçu et construit lui-même ces tours. Leur pierre grise, de la pietra serena originaire d’Italie, procure une dimension spatiale saisissante à la voix de Janis Joplin, sur un de ses vinyls fétiches. On croirait pouvoir la toucher quand elle chante « Oh Lord, won’t you buy me a Mercedes Benz… » Musique, lumière, métal, bois ou vent, Pierre Lallemand, c’est un esprit qui, via les mains, les assemblages, le toucher, s’évade et expérimente dans les trois dimensions. 

Ce qu’il conçoit, Pierre Lallemand aime le réaliser lui-même de ses mains

“Du bois dont on faisait les draisiennes”

Et ce n’est pas un hasard si ses productions donnent instinctivement envie de les caresser, qu’il s’agisse d’une lampe ou d’une carrosserie fuselée dans du cèdre rouge. Petit garçon, à l’âge de huit ans déjà, il montait des rayons d’acier sur des roues de vélo dans l’atelier familial. A douze ans, il créait sa première sculpture en bronze. Après ses études d’architecte et son stage dans l’atelier d’André Jacqmain, ce garçon entreprenant était parti travailler dans de grands bureaux en Italie, à Milan et aux USA, dans le Connecticut. L’Italie où il a exposé, par la suite, ses maquettes d’architecture – “pour un architecte, les maquettes, c’est un peu les gammes d’un musicien” – dont le Musée d’Ixelles et le curateur du Musée d’Architecture Moderne (MOMA) de San Francisco ont fait l’acquisition pour leurs collections permanentes. Rentré à vingt-six ans pour faire son service militaire, il met au point pendant ses douze mois sous les drapeaux une série de luminaires conçus sur base d’une étude scientifique de la lumière. Quatorze jours après son retour à la vie civile, il les expose à la “Fondation pour l’Architecture” et lance, dans la foulée, leur mise en production. 

Une tranche de plus de vingt ans de sa vie professionnelle se confond avec les réalisations de l’atelier d’architecture Art & Build, qu’il a fondé en 1989 avec Marc Thill, Isidore Zielonka et Philippe Van Halteren, dont il a dirigé le département conception jusqu’en 2011. 

Mais l’architecture n’a jamais été son unique mode d’expression, loin de là. Que ce soit sur terre ou sur mer, on a un peu de mal à suivre tout ce qu’il a fait et continue à faire, éclairage, mobilier urbain, automobiles électriques, voiliers hyper-performants, vélos-œuvres d’art, concepts pour les villes du futur, dessin, peinture… Passionné de voile, il s’intéresse à l’architecture navale et met au point en 2000 une ligne de monocoques novateurs, qui sera déclinée en Ionic 38, 48 et 58 pieds. Particularité: la “tonture inversée” (convexe) de leur pont, qui permet de créer une structure légère et beaucoup plus rigide que les coques traditionnelles. Ces “Maserati de la mer” seront suivis par une série de catamarans et trimarans conçus en collaboration avec Michel Desjoyeaux, un des plus grands vainqueurs des Transat, Vendée Globe et Route du Rhum, entre autres. 

A terre, il innove aussi.

Sur deux roues, avec son splendide vélo au cadre de bois, dont la dernière évolution en carbone, a été présentée  à Monaco. “Je roule sans cesse avec ce vélo (portant la marque ECCE, co-fondateur Michel Leempoel). C’est un projet d’élégance urbaine, un objet pour se faire plaisir et un hommage aux savoirs artisanaux. Bientôt la nouvelle version –  tout en carbone – ne pèsera que 9 kilos.” 

De deux, il est passé à trois roues, et trois places, pour la dernière version de sa voiture électrique carrossée de cèdre rouge, commande du créateur du concept I-Care. Le prototype (2 places de course, présenté au Salon de l’Auto de Bruxelles 2012) qui roule sur circuit, a attisé l’intérêt du monde entier. Peut-être a-t-il inspiré le Setsuna, un concept-car en bois (mais à 4 roues) de Toyota ? 

Ecole de commerce Solvay ULB © Wikipédia

“La ville doit se renouveler ou elle mourra”

Voitures et vélos, surtout, concrétisent pour Pierre Lallemand des étapes d’une réflexion sur la mobilité dans la ville. Un sujet clairement délicat à Bruxelles… “Ce sont les problèmes de mobilité urbaine qui génèrent ce type de projet. Bruxelles est loin d’avoir l’exclusivité des bouchons; j’ai été consulté pendant deux ans sur ce problème par la mairie d’Athènes. C’est un des enjeux politiques majeurs d’aujourd’hui: ou on continue à faire traverser la ville par les voitures, ou on la rend aux piétons, aux deux roues, à toute cette mobilité douce qui rend la vie plus agréable. Les tunnels routiers peuvent être une bonne ou une mauvaise chose: bonne, s’ils restent souterrains, mauvaise si ils demeurent fermés à la circulation… Plus sérieusement, je ne pense pas que traverser une ville sous terre contribue à une forme d’épanouissement. Une ville peut être considérée comme un outil de production ou comme un lieu d’existence et de plaisir. Je suis par ailleurs convaincu que le piétonnier, à Bruxelles, sera une excellente chose quand il aura été réellement aménagé. Il nous faut une autre manière de voir et de vivre la ville aujourd’hui. La ville est à notre image et si cette image était celle du chaos, nous en serions les premiers responsables. Dans notre société en constante mutation, la ville doit se renouveler en parallèle avec la nouvelle vie qui est en train de se mettre en place. Une vie où les gens seront mobiles, se déplaceront pour suivre les outils de production et partageront les ressources, voitures, taxis et même logements. Dans les années vingt-trente, les architectes de l’école du Bauhaus avaient imaginé des villes basées sur une conception radicale, mécaniste de l’homme, l’Homo Faber, performant et efficace. Qui a encore envie, aujourd’hui, de vivre ainsi? Si on le veut, la capacité, technique et financière, peut exiger d’éradiquer la moitié d’une ville et de la reconstruire pour le bien de tous en gardant ce qui mérite de l’être. Voyez comment Detroit, aux Etats-Unis, sort du marasme post-industriel en devenant une ville de culture. Un jour peut-être, dans 50 ans, on revisitera avec sourire et nostalgie d’anciens quartiers conservés. Mais nos villes doivent rester des objets prisés, convoités pour leur qualité, sinon elles mourront.” Peut-être, demain, les villes auront-elles de véritables quartiers d’accueil temporaires, des “villes-hôtel” pour les plus mobiles d’entre tous – non par plaisir, mais par nécessité vitale -, les migrants? C’est une des solutions que Pierre Lallemand imagine. Surprenante, c’est vrai, mais bien plus humaine que les dispositions actuelles. La surprise est, sans doute, un des ressorts favoris de l’architecte-designer-artiste. Il rappelle que “certes les bâtiments intègrent la demande et l’esprit de leur commanditaire, mais il y a une dimension d’invention et de création dans l’acte de construire.”

Un très beau livre de Pierre Loze et Raymund Ryan (1) consacré à l’œuvre de Pierre Lallemand montre, dans ses dernières pages, esquisses et photos d’une de ses récentes réalisations, l’élégant immeuble de l’Ecole de Commerce Solvay à l’ULB. Elégant – et surprenant aussi, par l’ouverture “patatoïde” ménagée dans le toit vert-de-gris, au-dessus de l’entrée. “L’inutilité même de ce trou, absurde dans un univers rationnel, pose question, mais s’il n’y avait pas de trou, il n’y aurait pas de question.” C.Q.F.D.

Stève Polus

(1) Pierre Lallemand. The sense of time lies in its memory. Conversations with Pierre Loze. Essay by Raymund Ryan. 350 pages, Editions Marot.