Philippe et Françoise de Chimay :

"Notre vie au château  de Chimay ? C’est la vie d’artiste !"

Chimay: mille ans d’Histoire, treize ans de travaux pour renaître. Philippe et Françoise de Chimay ont transfiguré leur château, devenu une très agréable résidence. Suivez le guide.

Photos © Olivier Polet

Les princes dans la cour
Salle du château menant au théâtre
Château de CHIMAY, vue de loin

Au détour d’un couloir, surprise: une belle image noir et blanc de la princesse, photographiée par Nathalie Gabay dans une pose à la Lady Di. Son cliché a été surchargé ensuite de “tatouages” digitaux par le plasticien Jean-Luc Moerman.

“Avance encore un peu pour la photo, Joséphine!” Aux pieds de Philippe, 22ème prince de Chimay depuis 1486 et son épouse, la princesse Françoise, Joséphine, la petite chienne Jack Russell qui les accompagne depuis leur mariage, obéit au doigt et à l’œil.

Et prend la pose sans faire le cabot. Le décor est somptueux. Les 350 000 nouveaux carreaux d’ardoise de l’immense toiture à la tour au bulbe typique attestent de sa restauration totale. Pour en dorer à la feuille les ornementations et pinacles, une jeune femme, Séverine Querton, a travaillé pendant des mois. Les façades qui dessinent un rectangle de pierre gris clair sur le vert profond du parc s’ornent de 350 fenêtres et huisseries remises à neuf. C’est la septième réfection majeure de ce château en dix siècles et c’est une vraie résurrection. Spectaculaire.

Mais pour Anne Deroover, la personne de confiance des Princes, qui gère l’ASBL Château de Chimay et qui est aussi le chef d’orchestre de cette rénovation unique, pour être impressionnants, les chiffres restent… des chiffres. Leur sécheresse ne permet pas d’imaginer l’élégance et le charme de la demeure devenue très accueillante, avec pas mal de touches personnelles de la princesse Françoise. A commencer par les trois magnifiques poêles de porcelaine blanche qu’elle y a fait venir d’Autriche, de véritables œuvres d’art qui allient masse et préciosité. Ils réchauffent les grands salons du rez, où les portraits de la galerie des ancêtres fraternisent avec ceux des princes actuels, réalisés par l’artiste new-yorkais Adam Pfeiffer. Au détour d’un couloir, surprise: une belle image noir et blanc de la princesse, photographiée par Nathalie Gabay dans une pose à la Lady Di. Son cliché a été surchargé ensuite de “tatouages” digitaux par le plasticien Jean-Luc Moerman…  D’autres œuvres, de Marie-Jo Lafontaine, Hans op de Beeck, Koen Van Mechelen entre autres témoignent des parcours organisés en ce château voué aux artistes.

Les murs jouent résolument la couleur, vert bouteille, rouge profond, bleu Nattier, jaune d’or. On pourrait se croire dans une mansion de Kensington ou un palazzo italien. Cela s’explique, certaines peintures ont été réalisées par des artistes décorateurs italiens; les chambres des étages, quant à elles, sont décorées de superbes tapisseries murales de chez Watts of Westminster, éditées par Marie-Séverine Hoare, une autre princesse de Chimay.

Où Wim Delvoye est voisin du découvreur du Boson

Dans un couloir bleu pâle de l’étage, la lumière dorée de la fin d’après-midi auréole  huit très belles statues de Gilles Lambert Godecharle (1750-1835), représentant vertus cardinales, théologales et Agriculture. Un Christ de Marcel Delmotte conclut sur une note ultra-moderne cette enfilade de silhouettes blanches. Les couloirs ici changent de couleur, de style, au gré de la fantaisie de la maîtresse de maison. Ils ouvrent sur 13 chambres, certaines dédiées aux familiers du château. La chambre Wim Delvoye, tissée de brocart à la pourpre cardinalice, celle du Prix Nobel de Physique François Englert, la chambre Comtesse Greffulhe, la chambre Madame Tallien… Des cocons où on aimerait se blottir pour rêver un peu, évoquer ces grands noms. Mme Tallien a pu précipiter la fin de la Terreur pendant la Révolution française en intervenant auprès de Tallien son époux, entraînant ainsi la chute de Robespierre. Plus près de nous, Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, mieux connue sous son nom de femme mariée: Comtesse Greffulhe. L’amie du photographe Nadar, de Pierre et Marie Curie, d’Edmond de Goncourt, de Stéphane Mallarmé et de Marcel Proust, à qui elle inspira le personnage de la Duchesse de Guermantes de A la recherche du temps perdu. Sa sœur cadette, Ghislaine, n’était pas en reste: excellente musicienne et Dame d’honneur de notre Reine Elisabeth pendant quarante ans – à Laeken, on l’avait baptisée Mazarin… -, elle lui avait présenté le violoniste Eugène Ysaye et a beaucoup œuvré pour la création du Concours Reine Elisabeth.

Des miniatures imaginaires qui font rêver

Thierry Bosquet, auteur de tant de décors de théâtre et d’opéra, avait réalisé celui du mariage des princes, qui en fêtaient le dixième anniversaire en 2022. A Chimay, un petit salon de musique octogonal est tout entier orchestré par cet amoureux du baroque; il y a réalisé dix chambres miniatures, des maquettes décorées avec une délicatesse infinie. On ne résiste pas à l’envie d’y plonger le regard pour y voir son visage dans un minuscule miroir du boudoir de la Pompadour, ou le portrait de Madame Tallien dans son intérieur imaginaire, magique.

Bosquet et Moerman, si différents, se retrouvent aujourd’hui associés avec beaucoup de charme dans l’ornement le plus célèbre de ce château ressuscité: le bijou de théâtre baroque de 130 places qu’y créa Madame Tallien. Certaines des colonnes soutenant le balcon proviennent du Château de Fontainebleau, qui lui avait servi de modèle. C’est l’écrin des saisons musicales de Chimay, avec des concerts publics et des séances beaucoup plus privées, des master classes pour des chanteuses d’opéra  Les décors de scène ont la patte de Thierry Bosquet, au plafond, c’est Jean-Luc Moerman qui occupe l’espace, avec un intrigant “origami” géant, en papier découpé par l’artiste et les enfants d’une œuvre discrètement soutenue par les princes.

Il a choisi la liberté à Chimay

La petite scène, elle, est juste assez grande pour le Steinway à queue choisi pour elle à Hambourg par Valeri Afanassiev, lauréat 1972 du Concours Reine Elisabeth de piano. Il avait mis un soin tout particulier à le sélectionner, en témoignage de gratitude pour le cadeau reçu à Chimay, quarante ans plus tôt: sa liberté. En 1974, deux ans après avoir remporté le concours, Afanassiev donne son premier récital à Chimay. Il a résolu de fuir l’Union soviétique et de passer à l’Ouest, tout est arrangé. Quand les applaudissements fusent dans la salle, le pianiste salue, une main frappe sur son épaule. C’est le signal. La main est celle du prince Elie, le père de Philippe. Il emmène Afanassiev dans les coulisses sous un prétexte et le fait sortir du château par un souterrain. Un avenir libre, c’est sans doute un des plus beaux présents jamais faits à un artiste par un prince. Stève Polus

Article original paru dans ID-Mag

Miniatures de Thierry Bosquet
Maquette miniature de Thierry Bosquet
Le château de Chimay, salle du théâtre