Pour lui, monnaie qui roule n’amasse pas mousse

Pour le Prof. Dr. Bruno Colmant, économiste et professeur d’université, l’argent, l’économie, ce n’est pas du luxe. C’est le mouvement, une énergie qui doit circuler. Comme lui ! Un C.V. d’une longueur à couper le sifflet à un marathonien et de l’énergie à revendre : 80 livres publiés – dont trois de poésie et un sur l’humour, avec Pierre Kroll – plus 5000 articles, il n’est visiblement pas à court de sujets.

 

Bruno Colmant
Bruno Colmant, dans une illustration symbolique des bulles financières, mise en scène par Mireille Roobaert il y a quelques années. Photo jamais encore publiée jusqu’ici.

De sujets d’inquiétude en particulier, surtout en ces années de crise, d’inflation et de tensions belliqueuses. L’ahurissante invasion du Capitole de Washington par des partisans de Trump, il se souvient l’avoir annoncée… quatre ans auparavant, en 2017 :

— Dans un article paru dans l’Echo, dont le titre était : “En 2020, les États-Unis seront-ils encore une république ?” C’était une sorte de prémonition que j’ai dû avoir, inconsciemment, au départ d’indices relevés dans l’actualité et, en fait, dans l’histoire même des Etats-Unis – une histoire faite de violence”. Il avait écrit : “Le Président Trump ne pourra pas entretenir l’imminence du déchaînement de la force sans la faire, à moins – et ce serait un scénario tout autant épouvantable – que cette violence soit intravertie et donc interne au pays ? J’ai l’étrange intuition, que j’espère démentie du fond du cœur, que les élections de 2020 ne vont pas se passer normalement…”

Celles de 2024 vont-elles faire de l’homme aux cheveux jaunes et au prénom de canard un vrai “Cygne noir” ? Il pense qu’on peut le craindre, mais ce n’est pas le sujet du jour. Ce serait plutôt un sujet d’émerveillement : pour lui, celui d’avoir enfin étudié la pensée d’un génie méconnu, Silvio Gesell, économiste né à Saint-Vith (quand la ville était encore allemande). Il lui a consacré un livre,  à la Renaissance du Livre, “La monnaie fondante”.

Bruno Colmant

Faire fondre la monnaie pour mieux tondre le capital…

Le titre éveille des images de pièces d’or en chocolat ramollies comme les montres de Salvador Dali, mais c’est bien sûr très sérieux :

— Gesell était un autodidacte et un génie, c’est en 1916 qu’il a publié un essai sur la nécessité de faire “fondre” la monnaie pour éviter sa thésaurisation, au rythme de 5,2 % par an. A l’époque, il envisageait cela au moyen de timbres fiscaux obligatoires, une forme d’impôt sur le capital. Les possédants auraient ainsi été incités à faire rouler l’argent plutôt que de le laisser dormir et le voir taxé. C’était bon pour l’économie et l’emploi. Ce que nous avons eu ces derniers temps, c’était aussi 5,2 %, mais d’une inflation ni bonne pour l’économie ni pour l’emploi, seulement pour permettre aux Etats de faire face à un endettement public abyssal.

— Vous êtes, et on en oublie, ingénieur commercial, maître en sciences fiscales, Docteur en Economie appliquée, membre de l’Académie Royale de Belgique, inventeur des intérêts notionnels… l’argent, le luxe, ça vous intéresse ?

— Questionner les gens sur leur conception du luxe, c’est une vraie psychanalyse ! Non, le luxe matériel n’est absolument pas une option pour moi. Le matériel, c’est la frustration permanente, car on n’a jamais, jamais assez.  A mes yeux, le vrai luxe, ce serait le non-argent, l’antithèse de la monnaie : le vide. Le silence. L’absence de roulement, car l’économie, c’est la gyration infinie. La richesse, c’est penser, rêver, lire et relire Apollinaire, Rimbaud – tout en écoutant Gainsbourg paraphraser Rimbaud… C’est retrouver le temps de la réflexion que notre société marchande nous dérobe sans cesse. L’Homo Economicus est atomisé, culpabilisé quand il n’est pas en résonance avec le tumulte incessant que produit la société.

Affiche de Mai 1968

Nostalgique de 1968 sans l’avoir connu

— Vous-même, vous résonnez plutôt avec qui ou avec quoi ?

— J’adore frôler l’Histoire, au travers de personnages, d’idées, d’objets qui rappellent des évènements puissants. Je me suis souvent reproché de n’avoir pas eu le réflexe d’aller à Berlin, en 1989, pour vivre la chute du Mur ou ses suites immédiates. Goûter l’Histoire en direct ! C’était un moment fabuleux, je l’ai raté, je ne sais pourquoi. C’est pour cela, sans doute, que je me suis beaucoup intéressé à la période des Sixties que j’ai frôlée sans la comprendre : j’étais enfant. Ce sont des années proches encore, on peut en toucher du doigt des témoignages physiques, des vestiges, rencontrer des protagonistes vivants des évènements. Mai 68, par exemple : un de mes plaisirs est d’avoir pu acquérir en vente publique des affiches d’époque, comme celle qui moquait la “participation” proposée par De Gaulle ou encore la mythique affiche rouge « La lutte continue », qui signifia son échec et son exil politique en 1969. J’ai aussi quelques tirages rares de photos des émeutes. Ah, De Gaulle ! Immense personnage, j’ai eu le plaisir de pouvoir acquérir l’affiche de son Appel placardée à Londres en août 1940. Un vrai bout d’Histoire que je peux toucher, un contact qui m’emmène loin. J’ai aussi pu acquérir à Genève, un exemplaire numéroté de la première édition de Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac, un écrivain qui me passionne depuis que mon père m’a fait visiter les lieux qui l’avaient inspiré, quand j’avais dix ans. Thérèse Desqueyroux m’a tellement marqué que j’en ai écrit le chapitre zéro, une “préquel” comme on dit dans le cinéma…

— Et après la fin… ?

— Elle se situerait peut-être bien dans le “Metaverse”, cet univers virtuel popularisé par Mark Zuckerberg. L’avènement de l’anti-révolution industrielle, permettant une plongée extraordinaire dans la profondeur psychologique des êtres humains qui ne pourront plus garder en eux leurs pensées les plus intimes… Mais ce ne sera pas la fin. Juste un chapitre de plus.

Propos recueillis par Stève Polus

Article original paru dans ID-Mag

Affiche de l'appel du Général De Gaulle du 18 juin 1940